
CONCLUSION Quelles hypothèses sur ce masque Burghersh ? La contradiction apportée aux différentes "preuves" historiques avancées par le baron de Veauce porte à croire que le masque Burghersh n'est rien d'autre qu'un masque dérivé des masques de la souscription Antommarchi de 1833. Lord Burghersh a pu en acquérir une copie, comme beaucoup d'autres personnes en avaient fait de même à l'époque. Ce masque aurait ainsi abouti entre les mains de la famille Weigall par héritage de Lady Rose, fille ainée de Lady Burghersh. Ensuite, après 1915, on avait découvert le témoignage d'Andrew Darling au sujet de Canova, et fait un rapprochement avec Lord Burghersh, en poste à Florence en 1821, comme le baron de Veauce avait suivi le même raisonnement. Le texte de l'attestation manuscrite a-t-il servi de brouillon pour le texte dactylographié? Ensuite, pour cette version dactylographiée, on aurait décidé de supprimer la date inutile de 1907 au profit de l'indication du nom de "Priscilla Burghersh", et on aurait renforcé le tout en indiquant le témoignage de Darling, paru en 1915, dans lequel avait été mentionné le nom de Canova. Cela n'est pas impossible et peut découler d'une démarche typique d'un commissaire-priseur faisant son travail pour valoriser au mieux une pièce à mettre à la vente publique. ![]() Un autre buste de Napoléon, par Canova Car il est fort possible que le masque mortuaire devait être mis en vente après le décès de Lady Rose Weigall en 1921, par ses héritiers. L'époux de Lady Rose, Henry Weigall, était encore vivant, mais nonagénaire, et il s'agissait ici de vendre des effets personnels de la défunte que ses enfants ne voulaient pas conserver. Mais cette vente n'a finalement pas eu lieu... Car, un de ses enfants était sir Archibald Weigall, très aisé financièrement. Il avait été nommé au poste de gouverneur pour l'Australie du Sud et y arriva en juin 1920. Il ne put assister sa mère dans ses derniers moments, ni être présent à ses funérailles. Comme il était d'usage après un décès, une vente aurait été discutée et programmée par les héritiers, hormis sir Archibald, absent. Mais celui-ci, apprenant le décès de sa mère quelques semaines plus tard, et la vente souhaitée par sa famille, décida de rentrer promptement en Angleterre. Il quitta son poste en décembre 1921 prétextant des affaires "familiales et financières", dont probablement la question de l'héritage. Etant le plus aisé parmi les enfants Weigall, il préféra sans doute acheter bon nombre de biens à valeur personnelle ou sentimentale de sa mère, née Fane-Burghersh, plutôt que de les voir disparaître dans des mains étrangères. Il put ainsi dédommager les héritiers, i.e. ses frères et soeur, de la valeur de ces pièces, dont le masque qui avait été revalorisé depuis la découverte du témoignage de Darling. ![]() Annonce de la vente Henry Weigall par la société Maple en 1925 Une autre hypothèse, toute autre, est que ce masque n'avait pas été acheté par Lord Burghersh mais par Henry Weigall, le mari de Lady Rose. Il était un artiste célébré à son époque et avait notamment réalisé des portraits de gens célèbres d'après... d'autres modèles. Aussi, il avait bien pu faire l'acquisition d'un masque mortuaire de Napoléon pour son atelier en vue d'un projet particulier, qui ne vit jamais le jour. Un artiste l'avait déjà précédé dans cette démarche, Luigi Calamatta, qui se rendit célèbre en 1834 en créant un portrait à partir du masque mortuaire de la souscription Antommarchi. Weigall avait-il eu l'intention de créer un portrait posthume de Napoléon et de le proposer à Napoléon III, en exil en Angleterre depuis la chute du Second Empire? La mort de ce monarque aurait pu alors contrecarrer les plans du portraitiste. Cette hypothèse expliquerait aussi la nature "pièce de studio d'artiste" du masque Burghersh, chère au baron de Veauce, et son aspect morcelé avec son poids plus élevé en plâtre, comme s'il avait été remodelé par l'artiste dans son atelier. Si cette hypothèse était avérée, la dénomination du masque en question aurait dû être "masque Weigall" plutôt que "masque Burghersh"... Dans cette hypothèse, on aurait trompé le monde sur l'origine exacte de ce masque, en suivant les conseils d'un conseiller-évaluateur pas très honnête... La vente du contenu de la maison d'Henry Weigall, mort le 4 janvier 1825, a été organisée en début avril 1925 par la société Maple dont l'épouse de sir Archibald Arnold avait hérité, comme enfant unique de ses parents, Maple, qui avaient fait fortune dans le commerce des meubles ! Cette vente mentionne notamment des meubles qui ont appartenu au duc de Wellington, selon les déclarations. Mais il est vraisemblable que lesdits meubles ne lui ont pas appartenu. Ici comme ailleurs, les commissaires-priseurs ont dû entretenir le doute, par de simples déclarations (dactylographiées), en vue d'assurer de belles enchères. D'ailleurs, si les meubles avaient vraiment appartenu au Duc de Fer, il est fort à parier que sir Archibald Weigall aurait préféré garder de telles pièces d'exception, car ce n'était pas une question d'argent pour lui de les acquérir au lieu de les voir disparaître au gré des ventes. ![]() Le tableau du masque, réalisé par Luigi Calamatta en 1834 Dans un cas comme dans l'autre, il semble que l'origine du masque Burghersh soit... anglaise, sans doute une copie du masque de la souscription de 1833 pour satisfaire le marché britannique de l'époque. Pourquoi? Car, selon le baron de Veauce, qui a possédé le masque Burghersh et l'avait "minutieusement" comparé au masque Sankey (identique, lui, aux masques Boys), les deux masques sont en parfaite ressemblance. En comparaison, le masque Bertrand, légué par sa fille Mme Thayer au prince Victor Bonaparte, qui l'a ensuite légué au Musée de l'Armée, et qui était réputé comme avoir été exécuté à Londres en août 1821, est d'un autre type, semblable au masque mortuaire qui provient de la famille Antommarchi et légué au Musée de la Malmaison. Il nous semble alors logique de penser que le masque Malmaison et le masque Bertrand sont issus d'un même travail, celui de la duplication faite par Antommarchi à Londres en août 1821. Nous reviendrons sur ce point dans un article futur. C'est ce masque Antommarchi-Malmaison qui aurait ensuite servi de modèle pour créer un moule en plâtre afin de réaliser les plâtres et bronzes de la souscription 1833. Quant aux masques Burghersh, Boys, Sankey, ils seraient, eux, d'origine anglaise, d'est-à-dire copiés et fabriqués par un faussaire anglais à partir d'un masque de 1833. ![]() Masque Antommarchi-Malmaison, août 1821? Ces explications ne sont que des hypothèses. Quoi qu'il en soit, le propos de cet article n'était pas de découvrir l'origine exacte du masque Burghersh (le saura-t-on jamais?) mais simplement de démontrer qu'il ne peut pas être l'archétype, c'est-à-dire le masque comprenant ou initialement dérivé de la seule partie authentique, à savoir le moule facial positif réalisé par Burton le 8 mai 1821. Qu'est-il advenu du masque Burghersh ? Après l'achat réalisé en 1951, le baron de Veauce mit le masque en dépôt au Musée de l'Armée en novembre 1953, pour participer notamment à une exposition napoléonienne en 1954, et à une autre, au Grand Palais, en 1969 pour commémorer le bicentenaire de la naissance de Napoléon. Depuis, il resta en dépôt auprès du musée. Durant toute cette période, le baron persévéra dans son étude sur les masques mortuaires, et publia de nombreux articles à cette époque ainsi que son ouvrage capital en 1957 qui fut suivit par un ouvrage complémentaire publié en 1971. Ce travail eut aussi un grand écho à l'étranger et a été considéré comme faisant référence sur le sujet. Le Musée de l'Armée fut cependant réticent à acquérir ce masque Burghersh... Nous avons mentionné ici que son conservateur de l'époque, Jacques Jousset, doutait de certains points de la démonstration du baron de Veauce, notamment son origine "hélénienne", ce qui enlevait bien entendu au masque son caractère d'archétype original. Néanmoins, en 1989, la Fondation Napoléon subventionna l'achat du masque auprès du baron de Veauce et fit officiellement don de cette relique au Musée de l'Armée. Ainsi, il faut espérer que le baron de Veauce a pu récupérer son investissement initial de 1951, grâce à cet achat. Mais il faut aussi remarquer qu'il aura dû attendre 36 années, depuis sa mise en dépôt, pour en bénéficier ! Peut-être est-ce là une leçon de prudence dont les collectionneurs chevronnés de reliques napoléoniennes pourraient bénéficier? Albert Benhamou Février 2011 |
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