L'AUTRE SAINTE-HÉLÈNE
L'autre Sainte-Hélène - The other St. Helena

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LA CUISINIÈRE "JEANNETTE"
(suite et fin)
- dernière mise à jour le 23 janvier 2013 -

Le navire qui transportait les couples Lepage et Heyman arriva en Angleterre le 3 août 1818. Les anciens domestiques ne furent cependant pas autorisés à débarquer: le gouvernement britannique voulait éviter de répéter le cas de Santini qui, à son retour de Sainte-Hélène au printemps 1817, avait publié une brochure pour dénoncer les traitements de Napoléon sur place, ce qui avait causé un débat à la Chambre des Lords. Avec ces nouveaux arrivants, qui n'avaient même pas fait de quarantaine à la colonie du Cap, on ne prit aucun risque et ils furent rapidement détournés vers le continent à bord d'un packet boat, c'est-à-dire un bateau postal (quoique le terme donna naissance au mot français "paquebot"), qui assurait la liaison entre les ports d'Harwich en Angleterre et celui de Cuxhaven près de Hambourg. C'est le chemin qu'empruntera aussi le général Gourgaud après son expulsion d'Angleterre quelques temps plus tard.

Une fois à Hambourg, où ils arrivèrent le 25 août 1818, le couple fut aussitôt mis sous la surveillance des services de l'ambassade de France avec, à leur tête, le baron de Marandet (1770-1825), le ministre plénipotentiaire de Sa Majesté Très Chrétienne, le roi Louis XVIII. L'Europe était alors dans l'effervescence de l'ouverture imminente du Congrès d'Aix-la-Chapelle au cours duquel les représentants allaient voter la poursuite de la détention de Napoléon et, même, le renforcement des mesures prises pour sa surveillance. Les domestiques devaient compter sur le bon vouloir du ministre français pour leur fournir les passports qui leur permettraient de rentrer au pays au plus tôt. Aussi ils passèrent par des "interrogatoires" sur le motif de leur départ de Longwood et sur la situation autour du prisonnier. Il fallait évidemment se montrer "coopératif"... Dans son rapport, cité par Masson, Marandet a reproduit les explications de Lepage:

La vie de Longwood lui était devenue insupportable. La mauvaise humeur de Buonaparte allant toujours en croissant, toutes les personnes qui étaient à son service étaient exposées aux plus durs traitements. Leur position leur semblait d'autant plus affreuse qu'empirant chaque jour, ils ne voyaient plus de terme à leur exil. On leur avait persuadé dans le principe que le séjour de l'ex-Empereur ne serait pas long et ils commençaient à se convaincre qu'il y resterait jusqu'à sa mort. (source: Frédéric Masson, Autour de Sainte-Hélène, tome II, page 267)

Pour continuer de convaincre le ministre français de sa bonne foi, Lepage poursuivit en donnant un peu plus de détails sur les querelles qui couvaient à Longwood, notamment que "Les Bertrand et les Montholon étaient en guerre ouverte." Il exprima aussi de durs propos à l'encontre de Mme Bertrand. Évidemment Marandet n'aurait pas pu inventer tous ces propos dans son rapport et, à dire vrai, ils n'ont rien de mensonger quand on connait, avec le recul, ce qui se passait au sein de Longwood. Pour gagner son retour en France, le cuisinier avait bien compris qu'il lui fallait se mettre à table, mais il n'inventait pas outre mesure. Et cela marcha car, dans son rapport, le ministre français indiqua que Lepage était "homme fort doux et ayant toutes les apparences de la bonne foi." Le rapport de Marandet n'était pas aussi positif sur Bernard, le valet du grand-maréchal Bertrand, qui semblait rester fidèle à son ancien maître.

Après quelques mois à peine, en janvier 1819, on permit à Lepage et sa petite famille de rentrer à Paris. Ils obtinrent des passeports quelques semaines plus tard. Ils s'embarquèrent sur un bateau en direction de Rouen mais firent halte en Belgique et arrivèrent à Bruxelles le 26 février 1819. Ils poursuivirent leur route vers Paris où ils arrivèrent le 28 février par la diligence de Valenciennes. Ils s'installèrent à l'hôtel du Commerce, 6 rue Ventadour à Paris 1er. On continua de les tenir sous discrète surveillance de police pendant quelques temps, sans aucun succès. Ensuite ils tombèrent vite dans l'oubli. Selon un article paru dans le Cercle Archéologique de Wavre, (article intitulé "Une limaloise au service de l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène", dans le No. 3 de la revue, en 1977), Lepage serait mort en mai 1819. Ce qui aurait expliqué la relâche de toute surveillance à cette époque. Mais, en fait, il était encore vivant car, pour régulariser leur situation depuis Sainte-Hélène, Michel Lepage et Marie-Catherine Sablon se marièrent le 28 septembre 1819.
Mariage de Lepage et de Jeannette
Mariage de Lepage et de "Jeannette"

Dans ses mémoires, Marchand a écrit que Lepage mourut un an après être rentré en France. Le docteur O'Meara avait prévu que cela devait arriver car, lors de l'accident du cuisinier à Longwood en 1816, il en avait déjà parlé à Napoléon:
Ayant appris que son cuisinier était malade, l'Empereur en demanda des nouvelles au Dr O'Meara ; celui-ci répondit que, quoique jeune, c'était un homme usé qui n'avait pas de longues années devant lui et qu'il était nécessaire de le remplacer pendant quelques jours. (source: Marchand, Mémoires, tome 2)
Décès de Lepage en 1831
Décès de Lepage ou de Page?

Mais rien n'est sûr car aucun décès d'un Michel Lepage ne semble avoir été enregistré à cette époque (sauf si le nom aurait été mal transcrit car un Michel Page est bien mort le 8 janvier 1822) ou alors certains registres d'état civil ont été égarés. Autrement, un Michel Lepage est bien mort le 28 mars 1831 dans le 5è arrondissement de Paris. Mais était-ce bien le cuisinier de Longwood? Ce qui est certain, c'est que deux mois plus tard, le 31 mai 1831, Marie Catherine Sablon, veuve du cuisinier Lepage, se remaria à Paris avec un certain Jean Coenraets (sans doute un Belge !). Cette circonstance s'explique peut-être par une autre qui l'a précédée.
Mariage de Jeanette et de Coenraets
Mariage de "Jeannette" et de Coenraets

Les archives belges nous apprennent aussi que Catherine avait eu une fille naturelle à Bruxelles née en 1810, car elle avait 21 ans à son mariage: elle s'appelait Joséphine. Celle-ci se maria elle-aussi cette année-là, le 20 mars 1831, avec un certain Albert Douchamps. Son acte de mariage fait référence à Catherine Sablon, cuisinière, née à Limal.
Acte de mariage Joséphine Sablon
Acte de mariage de Joséphine, fille de Catherine Sablon

Le nouvel époux de Jeannette, Coenraets, est vraisemblablement mort quelques temps après car une Marie Catherine Sablon se maria de nouveau, le 29 octobre 1836, avec un certain André Sirantoine. Les documents d'état-civil recèlent sans doute d'autres éléments, mais il faudra attendre la mise en ligne des archives départementales, dans les départements concernés, pour faciliter cette recherche. Mais on sait aussi qu'une grande partie des actes d'état civil a été détruite lors de la Commune en 1871. Le fichier qui existe aujourd'hui pour Paris est "reconstitué" et comporte évidemment de nombreuses lacunes. Aussi la version de Marchand qui écrivait dans ses Mémoires, vers 1841, que Lepage était mort un an après son retour de Sainte-Hélène est peut-être la bonne.

Quant à Jeannette, il est aussi difficile de retrouver sa trace, car elle a sombré dans l'anonymat à partir du moment où elle avait quitté Longwood avec son mari et sa fille en 1818. Aussi, à moins de miracle, comme la découverte de documents familiaux inédits, on peut craindre que l'ancienne cuisinière ne sortira jamais tout à fait de l'ombre. Les archives anglaises renferment encore peut-être quelques détails la concernant, notamment la date de son arrivée à Sainte-Hélène: est-elle venue en même temps que Sir Hudson Lowe en 1816, ou était-elle arrivée auparavant, pour entrer au service du gouverneur d'alors, le colonel Wilks qui, on le sait, était quelque peu soucieux de montrer une excellente image de sa personne et, sans doute, de sa cuisine pour recevoir des invités à Plantation House: une cuisinière belge, passant pour française, pouvait bien remplir cet office !

On ne sait pas grand chose non plus de ce qui est devenue de la fille du couple, Cornélie, sauf qu'elle s'est mariée avec un certain Gilbert et que le couple vivait à Châlons-sur-Marne (récemment renommée Châlons-en-Champagne). Plus tard, Cornélie était déjà veuve lorsqu'elle décéda, septuagénaire, le 28 janvier 1887.


Je voudrais remercier Christian Proces et Jean-Michel Sablon, descendants de la famille de "Jeannette", et Yves Moerman, historien belge, pour leurs sources et contributions à la réalisation de cet article.

Albert Benhamou
Novembre 2011
mise à jour en Janvier 2013






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