
LE JOURNAL DU PASTEUR LATROBE (suite au 29 octobre 1816) Le 29. Je me suis réveillé à l'aube, et n'ayant aucune envie de perdre mon temps à dormir, en un lieu aussi remarquable en soi, et d'autant plus rendu ainsi par les événements récents, je me suis immédiatement levé du lit et ai quitté la maison avant le lever du soleil, pour faire connaissance avec la campagne environnante au mieux que le temps me le permettait avant l'heure du petit déjeuner. Je suis d'abord allé aux terrains de loisir. Ils sont disposés en terrasses, descendant vers une vallée, où certains chalets sont habités par des jardiniers et laboureurs chinois. Un jardin de fleurs, de style hollandais, est en préparation pour Lady Lowe, qui aime les plantes curieuses. Il est à l'abri du vent d'Est par un rocher d'une substance blanche granuleuse. Mon attention a été focalisée, pendant un certain temps, sur un assemblage de pierres, apportées pour la construction. Il s'agissait d'une variété de scories; certains cristaux contenaient du schorl [20] et de l'olivine [21], et, comme je le crains [22], du fer magnétique, tout à fait semblable en apparence aux nombreux exemples que j'ai vus dans les environs de l'Etna et du Vésuve. Certaines des cavités étaient remplies avec un revêtement jaune vif, mais je n'ai trouvé aucune zéolithe [23] dans aucun d'eux. ![]() Formation rocheuse Deux heures se sont très vite passées, et agréablement loin de tout, et lorsque je suis retourné à la maison, j'ai trouvé le Gouverneur dans sa bibliothèque. Nous nous sommes bientôt rencontrés au petit déjeuner. Le capitaine Forbes a demandé à son Excellence de bien vouloir nous fournir les moyens de visiter Longwood. Il lui a répondu qu'il était de son intention de nous y accompagner lui-même, et, si possible, de nous obtenir une vue du général Bonaparte[24]. ![]() Le gouverneur Sir Hudson Lowe Quand le capitaine Wallis de la Podargus est venu à bord de la Zebra, et qu'une demande lui avait été faite au sujet du général Bonaparte [25], le capitaine semblait très peu disposé à le permettre, en disant qu'il n'était plus un objet de curiosité à Sainte-Hélène, même si, en Angleterre, nous étions tous très impatients d'entendre parler de lui. Mais une fois débarqués, nous avons constaté que ses paroles et ses actions constituaient une part considérable de la conversation de toutes les classes de la société. Le capitaine Wallis a été le premier lieutenant du capitaine Wright, dont l'histoire est bien connue. Bien que Bonaparte déclare ne rien savoir sur les tortures qu'il aurait subies avant sa mort, sa grande colère à la nomination du capitaine Wallis à cette station, qui, dit-il, a été délibérément fait pour le mortifier, n'est pas le signe d'une conscience très claire. Avec le capitaine Wallis, il ne peut pas s'attendre à avoir un ami sincère, à moins que celui-ci se le représente comme un chrétien d'une piété parfaite, telle qu'il puisse lui pardonner et oublier tous les traitements cruels et insultants qu'il a lui-même connus, lorsqu'il avait été fait prisonnier avec le capitaine Wright. Lord Charles Somerset [26] avait exprimé son souhait à Sir Hudson Lowe que, si cela était possible, son fils pût obtenir, sinon un entretien avec le général Bonaparte, au moins une occasion de l'apercevoir. Mais malheureusement pour nous, il était présentement non seulement très fâché avec le Gouverneur et avec les Anglais en général, en raison de certaines restrictions nécessaires qui lui avaient été imposées [27], mais aussi qu'il était vraiment malade avec un gonflement des gencives, et une rupture dans la partie inférieure de son visage, qui l'avait confiné dans sa chambre depuis plusieurs jours [28]. ![]() Lord Charles Somerset [...] Notes: [20] Une espèce de tourmaline noire. [21] Une espèce de silicate de couleur vert jaune que l'on trouve notamment dans les zone volcaniques. [22] Latrobe pensait sûrement que l'île pouvait encore être sujette à une éruption volcanique ! Le cas notable qui s'en rapproche fut le tremblement de terre qui secoua Sainte-Hélène dans la nuit du 21 au 22 septembre 1817. [23] Une roche d'origine volcanique. [24] On peut comprendre les réticences de Napoléon à se montrer au dehors pour la satisfaction de ses geôliers, comme le ferait une bête en cage dans un zoo ! [25]
Tous les visiteurs de passage à Sainte-Hélène étaient anxieux de
pouvoir apercevoir, ou même rencontrer, Napoléon; le capitaine Wallis,
lui, haïssait l'illustre captif car il le tenait pour responsable
d'avoir fait torturer et exécuter son ami, le capitaine Wright,
lorsqu'ils avaient tous deux été faits prisonniers et mis dans un
cachot à Paris; Napoléon a toujours déclaré n'avoir eu aucune
connaissance de leurs mauvais traitements, et que Wright s'était
simplement donné la mort en prison et qu'il n'avait pas même été mis au
secret; en fait, cette affaire est restée trouble et Wright n'est pas
malsain d'esprit qu point de se suicider; l'hypothèse la plus probable
est qu'il a été victime de gardiens corrompus qui ont essayé
de
lui extorquer des fonds; il y a l'exemple célèbre du général de
gendarmerie Louis Wirion qui fut accusé en cour martiale d'avoir
maltraité des officiers anglais et qui, rappelé à Paris en 1810 pour y
être jugé, se serait donné la mort (ou selon d'autres, il aurait été
exécuté pour éviter le scandale ou d'autres dénonciations); le fait est
que les prisonniers n'étaient pas tous bien traités dans les geôles
françaises, et Napoléon ignorait ce contexte et toutes les affaires de
corruption qui s'y déroulaient. [27]
Le Gouverneur avait
récemment exécuté
les ordres reçus de Londres qui lui demandaient de renvoyer de Longwood
le capitaine polonais Piontkowski ainsi que trois des serviteurs de
Napoléon, dans un but de réduire les dépenses. [28]
Le docteur O'Meara
venait d'informer le
Gouverneur, le 27 octobre, que Napoléon souffrait des dents, de la
fièvre et du froid, qu'il attribuait ses maux au mauvais climat sur le
plateau de Longwood, et qu'il demandait à être placé dans un endroit
plus hospitalier de l'île; cette plainte de Napoléon au sujet du climat
deviendra une constante de ses relations tendues avec son geôlier
durant toute la captivité. |
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