
LE JOURNAL DU PASTEUR LATROBE (suite du 29 octobre 1816) Nous sommes alors partis pour Longwood: le gouverneur, le colonel sir Thomas Reade, le lieutenant Pritchard, le capitaine Forbes, M. Somerset et moi, avec un dragon et un valet d'écurie [29].
Sir Hudson a proposé d'aller d'abord à Sandy Bay, l'un des endroits les plus romantiques de l'île [30]. Les paysages, de tous côtés, sont singulièrement beaux.
Beaucoup de collines fertiles et bien boisées se présentent sur la droite, l'une d'elles est appelé High Peak. Diana's Peak se trouve plus à gauche et est considéré comme le point culminant de l'île. Après avoir traversé plusieurs collines et vallons, par une route en zigzag, leur escarpement ne permettant jamais de se diriger en ligne droite, nous avons atteint la crête qui domine la baie. La vue sur la vallée est indescriptiblement grandiose. Des collines et des rochers de formes les plus singulières entourent un creux profond, duquel s'élève une colline boisée avec deux pics, l'un considérablement plus élevé que l'autre. Entre eux, entourée de jardins et de bosquets, se trouve la villa élégante de M. Doveton [31]. Il est né dans cette île et est l'un des membres du Conseil. Derrière la maison, vu de l'endroit où nous étions, entre les deux pics, se dresse un énorme rocher, comme un pain de sucre, appelé Lot.
En arrière-plan se trouve une chaîne de collines, vraiment volcaniques dans leur apparence, traversée par de nombreux vallons et de ravins, de presque toutes les couleurs, mais principalement violet, avec des nuances de jaune, rouge, brun foncé, et un gris verdâtre; le sommet de cette chaîne est couronné par des pics de roches brunes et noires, s'élevant en succession. Sur sa partie la plus élevée, un rocher a reçu le nom étrange de "Femme de Lot"; la rangée inférieure de rochers, de formes et de tailles différentes, est appelée "Les enfants de Lot" [32].
Tout le paysage est la combinaison la plus étrange d'objets imaginables, et sir Hudson, voyant que je voulais en faire un croquis, m'a proposé de m'occuper le lendemain, car notre temps aujourd'hui était trop court. Abandonnant donc ce lieu enchanteur, nous nous sommes dirigés vers Longwood qui, après une randonnée de quelques miles, se présente au-dessus d'une profonde vallée et désertique appelée "The Devil's Punch-Bowl". La demeure du général Bonaparte semble, à première vue, être placée près de son bord. Mais, après avoir contourné ce bord du Punch-Bowl, nous avons atteint la barrière extérieure et le poste de garde [33]. Sir Hudson nous a fait remarquer la situation de Longwood, comme particulièrement calculée pour empêcher une fuite indétectée. Le terrain, qui occupe un espace d'environ douze miles de circonférence, se situe sur une sorte de péninsule intérieure, dont les seuls accès praticables sont le "Devil's Punch-Bowl", un vallon profond vers la droite qui descend vers la mer [34], ou entre le Flagstaff [35], et l'autre extrémité du Punch-Bowl [36]. Ces deux routes sont suffisamment défendues par les troupes. En ce qui concerne le poste de garde, et à l'intérieur des douze miles, le général Bonaparte peut monter et se distraire comme il lui plaît, mais s'il veut dépasser ces limites, un officier doit l'accompagner. Il trouve cela extrêmement désagréable et a demandé à ce que l'officier s'habille comme un homme commun. Mais on a cependant été obligé de lui refuser compte tenu que ce dernier se trouve en service. Après avoir pénétré l'enceinte, nous avons chevauché vers une autre enceinte où Sir Hudson nous a demandé d'attendre qu'il eût obtenu des informations sur la situation présente du général [Bonaparte]. ![]() Enceinte de Longwood L'intérieur du périmètre est bien garni en arbres d'ornement et autres, formant un bosquet agréable [37], le reste du domaine étant principalement couvert de gommiers éparses. En peu de temps, Sir Hudson est revenu de la maison avec l'information que le général Bonaparte était très malade avec le visage et les gencives gonflés, et ne pouvait pas quitter sa chambre. Nous nous étions attendus à cette réponse, et nous nous sommes contentés de chevaucher au travers du parc, si je puis l'appeler ainsi, et avons pu obtenir une bonne idée de la situation de l'habitation de cet homme remarquable. Lui et ses amis s'en plaignent, mais je ne peux que déclarer que, dans toute l'île de Sainte-Hélène, je n'ai pas vu d'endroit plus pratique et plus aéré [38], et où il y a autant de possibilité de faire un tour en voiture ou à cheval sans interruption. Le parc est nivelé et herbeux, et le général Bonaparte sort souvent en promenade dans un cabriolet de six [chevaux], généralement à plein galop [39]. Dans le jardin, près de la maison, se dresse une grande tente, où il déjeune souvent et passe beaucoup de temps [40]. [...] Bertrand a une maison indépendante, un peu plus bas dans la pente, à une petite distance de son maître [41]. Nous l'avons vu ainsi que Montholon, avec leurs dames, se promenant dans le parc. La maison elle-même est plutôt un assemblage de bâtiments qu'une maison toute entière [42]. La salle à manger, avec sa véranda, est la caractéristique principale, et a trois grandes fenêtres [43]. Connecté à elle sont les appartements du général Bonaparte, dont le principal tourne son pignon vers l'entrée. Derrière cela, si je ne me trompe pas, suivent ceux du capitaine de garde [44], de Las Cases, de Gourgaud et de Montholon. Ce dernier dispose de quatre fenêtres [45]. Ils sont tous de plein pied, blanchis, avec des toits gris. [...] Notes: [29] Le dragon, au cas où le Gouverneur aurait un message urgent à envoyer dans l'île, et le valet d'écurie pour s'occuper des chevaux lors des haltes. [30] Napoléon semblait aussi de cet avis puisqu'il visita deux fois cet endroit de l'île, une fois en 1816 et une autre en 1820. [31] William Doveton était un notable de l'île et membre du Conseil; sa maison à Sandy Bay semble avoir été une étape de tout visiteur dans cette partie de l'île, même de nos jours; de la visite de Napoléon en octobre 1820, Doveton a laissé un témoignage qui se trouve dans les Lowe Papers et dont certains extraits sont reproduits dans l'ouvrage L'autre Sainte-Hélène. [32] Appelée aussi "Les filles de Lot". [33] Longwood Gate était le poste de garde pour accéder à Longwood, et situé sur le périmètre de liberté accordé à Napoléon et son entourage; pour sortir de ce périmètre, il fallait se faire accompagner par un officier britannique, ce que Napoléon refusait de faire. [34] Il s'agit de la Vallée du Silence, ou Vallée de la Nymphe, dénommée ainsi Napoléon du nom de la belle demoiselle (Miss Robinson) qui y vivait avec sa famille. [35] Une hauteur qui borde le plateau de Deadwood. [36] On peut se demander, au vue des explications détaillées données par Hudson Lowe à ses visiteurs sur l'impossibilité de quitter le plateau de Longwood sans être repéré, pourquoi il était si souvent anxieux au sujet d'une évasion possible ! [37] L'auteur semblait plus expert en géologie qu'en botanique ! On ne peut guère dire que le petit "bois" derrière Longwood était garni d'arbres ornementaux; il s'agissait tout au plus d'arbustes. [38] Pratique dans le sens où le plateau de Longwood et Deadwood est un des rares endroits de l'île qui soit nivelé sur un grand espace, partout ailleurs n'offrant que des chemins escarpés ou nivelés sur de courtes distances, du moins à cette époque; mais aéré, Longwood l'était... avec un vent alizé permanent qui agissait sur le moral des personnes qui devaient le subir de façon constante, et qui cherchaient plutôt à s'en protéger. [39] En faisant le tour du "bois", généralement, loin de la vue du poste de garde de Longwood Gate. [40] Elle avait été dressée par l'amiral Cockburn pour loger Gourgaud et d'autres pendant que leur chambre dans la maison de Longwood soit construite; ce qui fut fait, peu de temps avant cette visite de Latrobe et, probablement, on avait encore laissé la tente déjà montée pour que Napoléon pût l'utiliser pour se protéger du vent ou des rayons de soleil. [41] Le 20 octobre 1816, la famille Bertrand emménagea dans l'enceinte de Longwood, dans une petite maison à une centaine de mètres en contrebas par rapport à Longwood House; jusqu'alors, la famille Bertrand était logée dans une maison à Huts' Gate, au sommet du "Devil's Punch Bowl". [42] L'amiral Cockburn avait fait construire plusieurs chambres, et avait étendu l'appartement de Napoléon, dans le but de loger tout le monde sous un même toit; le résultat a fait une construction assez hétéroclite; mais ces constructions avaient été faites avec empressement et la mauvaise qualité des chambres n'a longtemps tenu contre les intempéries; les baraques étaient en bois qui moisissait, et les toitures étaient recouvertes de goudron qui rendait l'atmosphère insupportable les jours de grande chaleur. [43] Il ne s'agissait pas de la salle à manger mais de l'ensemble parloir et salle de billard, qu'avait fait construire Cockburn; c'était la pièce la mieux aérée et où les Français aimaient se retrouver. [44] Il s'agissait de l'appartement de l'officier d'ordonnance en place à Longwood; à cette époque, c'était le capitaine Poppleton du 53è régiment, qui occupait le campement sur le plateau de Deadwood. ![]() Plateau de Deadwood et le Flagstaff en arrière-plan [45] L'appartement de la famille Montholon, à l'extrémité du complexe de Longwood, était évidemment plus vaste afin de pouvoir loger les parents, leurs enfants, et leurs gens de service. |
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