L'AUTRE SAINTE-HÉLÈNE
L'autre Sainte-Hélène - The other St. Helena

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LE JOURNAL DU PASTEUR LATROBE
(suite du 29 octobre 1816)

Quand nous sommes arrivés à Plantation House, Lady Lowe, qui était sortie prendre l'air dans une voiture fermée, se trouvait au salon, où nous lui avons été présentés. Sa Seigneurie s'est également jointe aujourd'hui au dîner en présidant sa table. Certains collègues militaires et d'autres messieurs se sont joints à nous. Mon voisin était le colonel Lyster [46], qui, ayant été à l'intérieur de l'Afrique du Sud, en tant que commandant d'un corps de Hottentots [47], avait visité Genadendal [48] et était intéressé à obtenir un compte de l'état actuel de la Mission. L'après-midi ne pouvait pas être aussi agréablement passée en compagnie de tant de gens bien informés et intelligents. Après que tous furent partis, je me retirai dans ma chambre, et complétai la rédaction de mes mémoires.

Gnadenthal
La Mission de Genadendal

Le 30.
[...]
Tout ce que nous avons pu entendre quant à la disposition et à la conduite du général Bonaparte dans cette île a peu montré de cette grandeur de caractère qu'il serait censé avoir, et que ses admirateurs représentent comme lui étant propre [49]. Ce qui appartient à la construction naturelle de l'esprit d'un homme se découvre dans toutes les situations de la vie. Non seulement dans la prospérité, mais dans l'adversité, elle s'attache à lui, et influence généralement son comportement. Mais dans un jour de facilité et de victoire, il est beaucoup plus facile de soutenir une prétention, et de porter un masque, que dans un état d'affliction. Lorsque le général Bonaparte dictait ses lois à chaque nation sauf l'Angleterre, et que des têtes couronnées s'inclinaient devant la sienne, il pouvait revêtir un caractère supérieur au sien et affecter, en toute chose, de s'élever au-dessus d'autres hommes. Il serait injuste de lui refuser le mérite d'avoir montré un degré de compréhension et de compétence dans les affaires militaires, qui a peut-être rarement, sinon jamais, été égalé parmi les guerriers antiques ou modernes. Dans les dispositions du droit civil, là aussi, qui niera que ses plans étaient vastes, et qu'il a eu la sagesse de rechercher et d'employer les meilleurs agents pour l'accomplissement de ses desseins! Si ces propriétés de son esprit avaient été accompagnées et dirigées par ce qui constitue la vraie grandeur, par la générosité, la bonté de cœur, un principe de conscience, et une attention religieuse à la justice et à la vérité dans ses affaires, il aurait effectivement mérité tous les éloges qu'on lui a faits, soit par ceux qui ont été éblouis par sa splendeur fulgurante, ou par des hommes qui, dans notre propre pays, l'ont placé, je crois, plutôt pour plaîre à leur parti que pour sonner la trompette et faire avancer les dessins de l'ennemi le plus déterminé et le plus intolérant que l'Angleterre n'ait jamais eu. Mais maintenant nous voyons que, dans l'adversité, cette espèce de grandeur qu'il possédait ne le soutient plus. On ne peut évidemment supposer qu'il doive se sentir heureux dans sa situation actuelle, et je n'ai pas pu visiter son domaine présent sans ressentir de la pitié pour un homme tombé si bas et qui, si ses sens ne l'avaient pas abandonné à l'heure la plus mauvaise (pour lui), aurait pu toutefois, après toutes ses défaites [50], en toute honnêteté, et cédant à la nécessité en signant la proposition de Chaumont [51], avoir été laissé en possession de plus de puissance et de gloire militaire que tout autre potentat en Europe. Mais le vieil adage, "Quem vult perdere Deus, dementat prius" [52], n'a jamais été plus complètement vérifié que dans le cas de cet homme singulier. Il a été, sans aucun doute, un instrument d'un Dieu juste, pour châtier les nations pour leur apostasie, et mis de côté, lorsque son travail a été accompli. S'il y a une chose qui a tendance à diminuer ou à détruire cette compassion, que l'on doit ressentir même pour le plus grande délinquant, sous le fouet du châtiment bien mérité, c'est cette pétulance et cette irritabilité, qu'il montre dans sa situation présente, et qu'un esprit vraiment grand saurait comment supprimer.

Abdication de Napoléon
Abdication de Napoléon en 1814

Toujours grommelant, trouvant à redire envers chaque personne et pour chaque chose à son sujet, mécontent de sa nourriture, se plaignant avec humeur de la négligence, lorsque seules les circonstances ont peut-être produit une certaine déception passagère, et, si n'étant pas l'auteur, étant le promoteur de la plupart des accusations injustes contre sir Hudson Lowe, le Gouverneur, qui, bien qu'il le sache, fait son devoir envers son souverain, chargé de la surveillance qu'on lui a assignée, a plus d'une fois épargné son prisonnier et s'est lié d'amitié avec lui! Peut-on dire qu'un tel comportement procède de ce qu'on appelle la grandeur d'âme? Je vais citer un exemple de l'effet de son mécontentement à propos des choses de moindre importance, qui est venu à ma connaissance de la meilleure autorité. Un boucher de Jamestown, à qui l'on permettait de livrer de la viande pour sa table, étant lassé de la répétition continuelle de plaintes, bien qu'il fournissait la meilleure viande qu'il pouvait produire, a fait l'épître laconique suivant au Gouverneur: "Sir Hudson! Que cela puisse plaire Votre Excellence, mais ce même général Bonaparte est difficile à satisfaire. Je demande à être excusé de continuer à lui fournir de la viande."

Plantation House
Plantation House, la maison officielle du Gouverneur

Notes:

[46] Lyster faisait partie de l'état-major de Hudson Lowe et avait servi sous ses ordres pour organiser notamment les milices corses opposées à Napoléon; il sera envoyé à Longwood au moment du renvoi d'O'Meara, ce qui ne fut pas pour plaire à Napoléon; Lyster provoqua Bertrand en duel, et fut retiré du service auprès des Français afin d'éviter tout désordre.

[47] Une ethnie d'Afrique du Sud qui vit près de la région du Cap.

[48] La Mission où Latrobe avait été envoyé.

[49] Bien entendu, Latrobe n'a reçu que le point de vue des geôliers de Napoléon.

[50] Les revers de fortune militaire après la guerre d'Espagne et la retraite de Russie, qui conduisirent à la plus grand coalition armée contre Napoléon et à la bataille de Leipzig en 1813; depuis cette défaite, Napoléon n'a pu que reculer et n'a pu empêcher les armées coalisées d'entrer dans Paris au printemps 1814.

[51] Le traité de Chaumont, en mars 1814, fut la dernière chance pour Napoléon d'accepter la fin des hostilités et de conserver son pouvoir, mais il le rejeta; quelques semaines plus tard, avec la chute de Paris, il dut abdiquer et entama un exil à l'île d'Elbe.

[52] Euripide: "Ceux que Dieu veut perdre, il commence par les rendre fous". Étrange coïncidence: depuis le 25 octobre, à Longwood, on lisait Médée d'Euripide selon le Journal de Gourgaud à cette date.


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